Tang’an, petit village Dong qui surplombe Zhaoxing, musée écologique à ciel ouvert grâce à un partenariat avec la Norvège, a brûlé pour moitié quelques mois plus tôt. Dans ces villages de bois, où les maisons sont tellement proches qu’elles laissent à peine le passage d’un homme entre elles et que leurs toits jouent d’ingéniosité pour s’imbriquer les uns sous les autres, tout feu est une catastrophe qui ne peut faire autrement que de se communiquer d’habitation en habitation. Bien heureux déjà qu’il n’ait détruit que la moitié du village !
On nous avait prévenues, depuis ce terrible accident, Tang’an n’avait plus aucun intérêt, ce n’était plus « joli », s’y rendre ne valait même pas la peine…. Peut-être, mais le spectacle qui nous y attendait était autrement plus fascinant !

Une ruche, une fourmilière au travail, la quasi-totalité des habitants impliquée dans la reconstruction collective des maisons détruites dont il ne reste que ça et là quelques poutres brûlées. Combien sont-ils ? Difficile d’évaluer leur nombre mais ça bourdonne de partout. Le chantier est bordélique, les tas de sable et de graviers débordent joyeusement sur les empilements de briques ; des tas de poutres et de troncs ont été déchargés là où il y avait de la place. Il faut enjamber, grimper puis redescendre, assurer ses pas sur les tas de briques instables pour se rendre d’un morceau de chantier à un autre. Plus question de traverser le village ne serait-ce qu’en moto, à pied c’est déjà risqué ! Pourtant, un cochon, placide, a élu domicile pour une sieste au milieu de ce chaos bourdonnant, pas même dérangé par les deux espiègles gamins qui s’amusent à lui lancer du sable. Les hommes sont aux charpentes, les femmes transportent les matériaux, palanche à l’épaule.

Deux ou trois squelettes de maisons s’élancent déjà vers le ciel, des grappes d’hommes accrochées sur les poutres. Trois structures prémontées, très hautes, formées de troncs, attendent appuyées sur le flanc de la colline qu’on les dresse et les relie transversalement pour devenir l’ébauche d’une nouvelle habitation. Ensuite, le squelette assuré, on dressera la charpente du toit à deux pentes que l’on recouvrira de tuiles noires. Et ce n’est qu’après qu’on comblera le vide de planchers et de cloisons en bois. C’est ainsi que les ancêtres ont construit et c’est ainsi que les Dong d’aujourd’hui continuent à construire de grandes et spacieuses maisons pour accueillir gens, animaux et réserves.
Le premier étage, le rez-de-chaussée (bien que ce mot paraisse assez saugrenu dans ces villages de montagnes où les maisons s’appuient sur la colline et ne sont reliées entre elles que par sentiers de terre) est parfois consolidé de murs de briques entre les troncs porteurs mais tout le reste de la maison est fait de planches.

Sous la tour du tambour, miraculeusement épargnée par l’incendie qui a ravagé ses abords, une brochette de vieux messieurs très dignes contemplent et commentent le spectacle animé et bruyant en tirant sur leur pipe. Autour du bassin, des femmes accroupies côte à côte, lavent des paniers entiers de légumes. A quelques escaliers de là, cinq hommes profitent de la fontaine pour nettoyer les tripes d’un cochon qui vient d’être sacrifié sur l’autel des estomacs affamés des travailleurs et travailleuses. Petit à petit, convergeant vers le chantier, les paniers fumants ou remplis de bols, suspendus aux palanches, ont remplacé ceux débordant de sable, ciment ou gravats. L’intendance elle aussi est collective. Et ainsi sera également le repas, pris au milieu du chantier.

En quittant Tang’an par l’antique chemin qui serpente au milieu des rizières, nous croisons d’autres habitants qui commencent les labours. Enfoncés dans la boue jusqu’au genoux, hommes et buffles peinent à retourner cette terre lourde et grasse à laquelle on mélange des excréments qui servent d’engrais naturel. D’autres terrasses, déjà remplies d’eau miroitant au soleil, n’attendent plus que le riz, tandis que, plus bas, on ramasse les derniers radis de la récolte d’hiver.
L’harmonie, un instant fissurée par le tragique incendie, a repris ses droits en cette terre de beauté et de quiétude que nous quittons à regret.
Posté le : 13/11/2009