Nouvel an a maidicun

Maidicun se situe dans la province du Yunnan, à une heure de route de Quqing, deuxième ville de la province et à une dizaine de kilomètres de l’autoroute. C’est un village parmi d’autres dans la campagne, sans rien de particulier, où le seul progrès qui semble l’avoir atteint depuis des décennies est l’arrivée de l’électricité et par conséquence, de quelques paraboles de télévision. Ici, il faut toujours aller chercher l’eau au puits boueux, la palanche sur l’épaule ; ici, on emmène toujours le buffle familial pour travailler aux champs ; ici, on se serre toujours autour du brasero, seul moyen de chauffage et de cuisine, pour oublier le froid qui pénètre partout.

Mon amie, Linda, qui habite et travaille à Kunming, m’a invitée à y rejoindre sa famille pour le festival de Printemps. C’est mon premier Nouvel An chinois et je suis particulièrement heureuse de le vivre dans un contexte totalement authentique. Depuis quelques jours, j’ai vu la ville se vider petit à petit de ses habitants, magasins et restaurants fermer leurs portes pour les congés traditionnels. Les bus sont presque vides, la circulation fluide et la ville ressemble de plus en plus à une cité fantôme, vidée de sa substance. Nous arrivons, la voiture chargée de produits de la ville et de cadeaux utiles -gâteaux secs, bouteilles d’huile, sucre,…- qui seront distribués à tous, parents et relations. Au bourg, qui rassemble les activités économiques de la dizaine de villages alentour, se tient un marché exceptionnel où on vend et achète les dernières marchandises indispensables à la célébration de la fête : les étals à même le sol de fruits et de légumes succèdent aux vêtements neufs, cadeaux traditionnels pour les enfants et les adultes. On y trouve aussi, bien sûr, les feux d’artifice dont les chinois sont très friands et toute la gamme de banderoles, de sentences et d’effigies aux caractères de couleur or sur fond rouge, couleur du bonheur, qui attireront les bonnes grâces du Ciel sur la maison pour l’année à venir.

En ce dernier jour de l’année lunaire, nous visitons parents et amis pour leur souhaiter une bonne fin d’année. Dans chaque maison, le même cérémonial se répète à l’infini : il faut boire le thé et manger quelque chose. La grande friandise du Nouvel An, ce sont les babas, sortes de crêpes frites à base de fleur de riz fourrés de graines de millet ou de haricots rouges. Mon amie – dont les moyens financiers sont sans rapport avec ceux du village – offre à chaque enfant, selon la coutume, un billet de 50 ou 1OO yuan dans une enveloppe rouge, le yasuiqian, littéralement « l’argent qui fait pression sur l’âge », pour qu’ils ne grandissent pas trop vite. Ce ne sont alors que palabres et argumentation acharnée, qui font partie du cérémonial, pour les faire accepter et pour refuser l’argent que ces pauvres gens veulent donner à sa fille. Nous finissons toujours par repartir avec quelque chose dans le ventre ou sous le bras. A la fin de la tournée – qui nous a bien pris la moitié de la journée – nous rentrons à la maison, chargées de gâteaux tout chauds, de légumes, d’une épaule de porc et de 3 énormes poules.

L’étape suivante avant le réveillon consiste à décorer la maison. Chaque veille du Nouvel An, on remplace les sentences parallèles qui encadrent les portes et qui souhaitent chance, bonheur et prospérité aux personnes et aux animaux qui habitent la maison. On colle sur les portes de petits papiers portant le caractère fu (bonheur), parfois à l’envers pour l’inviter à se présenter rapidement, et de nouvelles effigies des génies guerriers qui protègeront des mauvais esprits et des fantômes, en rajoutant même par mesure de sécurité, un miroir dans lesquels ceux-ci se reflèteront : à la vue de leur horrible apparence, ils s’enfuiront effrayés ! Pour s’attirer les bonnes grâces des génies protecteurs, on va alors se prosterner et brûler de l’encens aux différents endroits de la maison où ils résident, devant l’autel des ancêtres tout d’abord puis devant le foyer de la cuisine, quand il y en a une, et enfin devant la porte d’entrée. Ainsi, on s’assure d’une attention bienveillante de leur part.

A Maidicun, pas de banquet interminable aux plats longuement élaborés. Le repas qui célèbre l’arrivée du printemps est simple, à peine amélioré, mais il contient tous les mets qui symboliquement influenceront l’année qui vient. En jouant sur l’homophonie des caractères yu (poisson) et yu (supplément), le poisson apportera donc un surplus de bien-être pour toute la famille. On mange donc du poisson, et un poulet entier qui symbolise la richesse. Les oignons (cong) rendront plus intelligents (congming) ! Quelques légumes, du tofu et du riz, qui constituent la base alimentaire quotidienne, complètent le repas.
Les quantités sont importantes car le lendemain, les femmes ne cuisineront pas. Une ancienne coutume voudrait que le premier jour de l’année, ce soit les hommes qui préparent les repas mais celle-ci n’est guère appliquée, nombre d’entre eux avouent d’ailleurs, avec un rire embarrassé, ne pas savoir cuisiner.
Une autre coutume, particulière à Maidicun et aux villages environnants, veut que les repas qui célèbrent la nouvelle année soient pris sur un tapis d’aiguilles de pins. Outre le symbolisme des aiguilles dont l’éternelle verdeur rappelle le printemps, il semble que l’origine de cette tradition soit à rechercher dans l’histoire de la commune. On m’a rapporté une vieille histoire : les villageois, oppressés par un despote local,décident de le tuer ainsi que toute sa famille la veille de la fête du Printemps, sans doute afin de conjurer le sort avant le début d’une année nouvelle. Les villageois auraient alors été chercher des aiguilles de pin dans la colline afin de cacher le sang répandu par les meurtres. On raconte d’ailleurs encore où ont été enterrés les cadavres.

Mais avant de se mettre « à table », il est une autre tradition à laquelle personne ne déroge. Avant tous les repas, pendant 2 jours, devant chaque maison, ce sont des feux croisés de pétards, qui doivent effrayer les démons. Une anecdote révélatrice de l’importance de pétards : le lendemain, en l’absence du père de famille qui se charge habituellement de cette tâche, nous avions oublié ces fameux pétards. Quand nous nous en sommes aperçus, au milieu du repas, le mari de mon amie a vite corrigé cet oubli car les voisins auraient pu penser que nous ne mangions pas et donc, venir apporter de la nourriture !
Les ancêtres ne sont pas oubliés dans cette célébration du printemps, ils participent symboliquement au repas. Des bols sont disposés à leur intention, contenant une part de tous les plats, dans lesquels ensuite on brûlera du papier monnaie spécialement destiné à cet effet. Le chef de famille, alors, appellera nominalement les ancêtres, les invitant à manger et à boire, leur souhaitant une bonne année à venir et répandra le contenu des bols sur le sol devant la maison en les retournant par-dessus le bras, geste particulièrement dédicacé aux morts.
Le repas de vivants et des morts terminé, on ressort pour discuter entre amis, on rend visite aux voisins, en échangeant des douceurs dont les enfants font provisions et qui symbolisent la douceur de vivre, on brûle encore feux d’artifice et pétards dont on entendra les rafales jusque tard dans la nuit.
A la fin des festivités, la maison est sale, très sale ! L’habitude des chinois est de tout jeter par terre, os et autres restes du repas, cigarettes, papiers, enveloppes de graines qu’ils aiment manger à toute heure,…et en ce jour du Nouvel An, personne ne se gêne, bien au contraire. La maison est sale et le restera pendant 24 heures pour permettre à l’or et à l’argent de s’accumuler pendant le premier jour de l’année.

Le lendemain, premier jour de l’année nouvelle, est jour d’amusement et de détente pour tout le monde. Deux jeux ont été spécialement construits pour les fêtes du Printemps : une balançoire, montée sur d’énormes troncs et retenue par une lanière faite en peau de buffle, et un tourniquet, un tronc long de 5-6 mètres équilibrée sur une longue bûche qui lui sert de pivot et installé à proximité d’une dénivellation du terrain afin qu’on puisse y prendre son élan. Les hommes ont passé plusieurs jours à les construire mais ils ne resteront que le temps de la fête. Cet endroit devient pour quelques jours le véritable centre du village, hommes, femmes et enfants s’y retrouvent, échangeant commentaires et badinages, chacun à son tour s’essayant au jeu, grignotant et fumant. Aujourd’hui, chacun y arrive, habillé de neuf, et c’est une fête pour les yeux de voir tous ces enfants, tous bien apprêtés, le sourire jusqu’aux oreilles dans leurs beaux habits !
Le soir venu, on sort le majiang (majong) ou on rend visite aux amis. La tradition veut que ce jour-là, les femmes mariées n’aient pas le droit de se rendre dans une autre maison, seuls les hommes iront donc chez leurs voisins.

Le matin du deuxième jour de l’année, du village, partant dans toutes les directions vers les collines environnantes, les familles se rendent sur les tombes des ancêtres. Si le village possède bien un petit cimetière, il n’est pas rare de croiser au détour d’un chemin, une tombe bâtie là selon le désir du mort. En effet, avant la rationalisation nécessaire des lieux d’enterrement, chacun pouvait décider de l’endroit de son repos éternel et les descendants se faisaient un devoir de respecter ces dernières volontés. Chacun part donc, le panier sur le dos, contenant tous les éléments indispensables à la célébration du rituel : nourriture, alcool, encens, pétards. On offrira à manger et à boire à tous les parents morts, et encore une fois, on brûlera force pétards. L’atmosphère est un mélange de recueillement et de convivialité ; le rituel, offrandes et prosternations, accompli, on discute au milieu des tombes sans cette solennité qui chez nous accompagne souvent le souvenir des disparus. Ici, ceux-ci font simplement partie de la vie. Ce sont, bien entendu, les fils qui sont dépositaires du culte des ancêtres, les filles mariées se joindront à leur mari pour honorer les ascendants de celui-ci.
Dans l’après-midi, le frère, ou en l’absence de frère, un autre membre masculin de la famille, se rend chez les sœurs mariées afin de les inviter à revenir dans la maison familiale partager la suite des festivités, puisque, rappelons-le, la veille il leur était impossible de se rendre dans une autre demeure que la leur. C’est aussi le moment où, après les fêtes familiales, les voisins s’invitent mutuellement à partager les repas.

Si l’accélération de la vie à l’époque actuelle fait que les célébrations de la fête du Printemps se résument souvent en ville à 3 jours de congé, à la campagne, c’est toute une semaine qui se vit au ralenti, semaine de détente, d’amusement, de convivialité et d’échanges renforcés qui soudent la communauté à l’aube de la Nouvelle Année.

Pour terminer par une petite touche personnelle, j’ai vécu un moment magique, immergée dans la vraie culture chinoise, accueillie et fêtée avec chaleur et gentillesse, entourée de tous les soins et de sourires permanents. Pour vivre pleinement le Nouvel An chinois, qui correspond à Noël dans notre culture, il faut le vivre en famille, c’est une expérience inoubliable !