Medecin de campagne

Monsieur Zeng est un homme d’une bonne trentaine d’années. Après quelques années passées dans l’armée, il a suivi trois ans de cours pour devenir médecin et a ouvert sa clinique dans le bourg voisin de son village natal. En fait de clinique, il s’agit plutôt d’une boutique où il consulte, vend des médicaments et administre des piqûres qui sont le lot courant de tous les malades chinois.
Sa boutique est, comme toutes les boutiques chinoises, continuellement ouverte aux quatre vents, même par ces temps de grand froid. Deux larges portes en fer, originellement de couleur bordeaux, que l’on ne referme que quand il est l’heure d’aller dormir, donnent accès à une grande pièce aux murs miteux d’un blanc passé et au sol en béton. Un canapé et quelques tabourets à ras du sol pour les patients qui attendent leur tour, un comptoir derrière lequel officient sa femme et sa mère pour la préparation des prescriptions, des étagères sur lesquelles s’entassent quelques dizaines de boîtes et de flacons dans un désordre apparemment organisé, un grand meuble à tiroir pour les plantes et une petite table, l’aménagement se veut pratique sans aucune concession à l’esthétique.
La porte arrière donne sur un logement spartiate : une petite pièce garnie d’un canapé en bois laqué que les coussins rendent à peine confortable et d’une table sur tréteaux que l’on installe pour les repas, une chambre minuscule où dorment le couple et leur fils sur des banquettes de planches mal ajustées munies d’un matelas de deux doigts d’épaisseur et d’une moustiquaire, mais pourvue d’un ordinateur dernier cri. La salle de bains se résume à un wc à la turque au-dessus duquel pend une douche de fortune, fermée par un rideau, sous un auvent qui sert également de cuisine.

En cette période qui précède le Nouvel An, les malades sont nombreux et patients. Jeunes et vieux, tous viennent en urgence afin d’être débarrassés de leur maux avant le passage fatidique. C’est qu’il ne faudrait pas emmener la maladie avec soi dans la nouvelle année qui se profile.

Monsieur Zeng, assis en pantoufles et avec sa doudoune, consulte une vieille femme, juste à côté d’une mère qui tient un enfant dans ses bras. Une main sur une bouillotte et l’autre sur le poignet de la vieille femme, une cigarette au coin des lèvres, il prend les pouls chinois, sort son stéthoscope de sa boîte et le glisse sous les nombreuses couches de vêtements, puis pose quelques questions qui suscitent de nombreux commentaires dans l’assistance. Le secret médical, ici, est une affaire de village. Enfin, concentré et indifférent à la conversation générale qui vient de s’engager, il griffonne la prescription qu’il confie à sa femme. Celle-ci prépare de petits papiers dans les lesquels elle dépose différentes pilules et qu’elle referme précautionneusement, un papier par jour et le nombre exact de médicaments nécessaires, comme ça pas de soucis de prescription mal comprise. Puis elle emmène la dame dans le salon-salle à manger-salle de soins pour lui administrer la piqûre salvatrice tandis que la jeune mère s’assied sur le tabouret en face de monsieur Zeng et se lance dans des explications passionnées sur son enfant.

Monsieur Zeng a visiblement conquis la confiance des villageois, son affaire est prospère. La salle ne désemplit pas du matin au soir tandis que la clinique voisine reste désespérément vide. Peut-être son propriétaire n’a-t-il pas fait d’études, ce qui est une possibilité tout à fait envisageable.

Après le Nouvel An, monsieur Zeng fermera boutique pour quelques jours, pour un repos bien mérité qui n’arrive que rarement car il n’est question ni de dimanche ni de jours fériés sauf exceptionnellement.

Ainsi va la vie d’un médecin de la campagne chinoise, au service de ses patients souvent trop pauvres pour se rendre à l’hôpital où les soins peuvent endetter une famille sur plusieurs années.