L’odeur du chou dofu et le son du erhu

Dans ma rue, il n’y a ni cinglés du jogging, ni amoureux du lèche-vitrine mais on y trouve tout ce qui rend une rue chinoise si typique. La rue est un espace de vie à part entière, on y mange –beaucoup, c’est sans aucun doute l’activité préférée de tous les Chinois-, on y travaille, on y joue aux cartes, on y vend et achète, on y dort parfois, bref on y vit.

Dès les premières heures du matin, les marchands ambulants investissent l’espace normalement réservé aux voitures et emplissent le quartier d’une vie qui nous manque lorsque, régulièrement, les autorités viennent faire le vide pendant 2 ou 3 jours. Heureusement, ça ne dure jamais bien longtemps et dès l’alerte passée, on voit petit à petit revenir ces échoppes de rue, ces petits métiers qui permettent de survivre.
Il y a le réparateur de bicyclette qui fait aussi le cordonnier, installé au coin de la grande avenue avec son attirail et ses petits tabourets à ras le sol qui accueillent souvent les policiers de faction dans la rue. Il y a le couturier qui installe sa machine à coudre, modèle 1950, juste devant la porte de son immeuble et qui pour 2 ou 3 yuans remplace une fermeture éclair, fait un ourlet ou rétrécit une ceinture. Il y a aussi ces marchands sur leur triporteur à vélo chargé de fruits de saison et ceux dont les paniers regorgent de fleurs. Et ces paysannes venues de la campagne toute proche qui tirent un panier à roulettes rempli de légumes à peine arrachés du jardin potager : 3 kilos de carottes, 2 de courgettes ou d’aubergines, quelques oignons et surtout cette variété incroyable de légumes verts dont je serais bien en peine de vous donner les noms.
Un peu plus loin, installé sur sa chaise à l’abri de la pluie et du soleil, le préposé au parking, avec sa tunique et sa casquette jaunes repérables de loin, passe sa journée à surveiller les places dont il a la charge et ne se lève que pour aller réclamer leur dû aux voitures qui trouvent encore une place de parking le long d’un trottoir déjà bien encombré. Il partage son espace avec de vieilles femmes issues des minorités ethniques qui étalent leurs broderies artisanales sur un morceau de plastique à même le sol et qui, alors même qu’elles vous voient passer plusieurs fois par jour, ne se lassent pas de vous interpeller. Comme le vendeur de miel qui promène d’un bout à l’autre de la rue et qui, chaque jour depuis plusieurs mois, m’aborde pour me vendre son miel trafiqué, à qui je n’achèterai jamais mais à qui j’offre parfois une cigarette, histoire de le récompenser pour sa persévérance sans faille ou de m’en débarrasser plus rapidement, je ne sais plus. C’en est presque devenu un jeu entre lui et moi.
Il y a ces pauvres gens qui vivent dans la rue sur leur carriole avec femmes et enfants, un morceau de carton bien en évidence annonçant qu’ils récupèrent tout ce vous voulez jeter : journaux, bouteilles en plastique, vieux meubles, emballages, vêtements usagés et dieu sait quoi encore.
Mon préféré de tous ces occupants journaliers du trottoir est sans conteste ce vieux monsieur digne et souriant, à la tête de lettré chinois d’un autre siècle, qui s’installe par terre et joue du Erhu, le violon chinois à 3 cordes. Sa musique est douce et harmonieuse, son sourire franc et engageant mais je n’ai jamais osé le déranger tant il semble investi par sa musique.
Et puis, surtout, il y a tous ces marchands de « xiaoche », ces coupe-faim à 2 ou 3 yuans qui me font régulièrement un repas vite pris et pas cher. Les petits pains cuits sur la tôle fourrés à la viande cuite dans un pot de terre et à la coriandre, les raviolis dans un bouillon aux algues et aux minuscules crevettes, les nouilles sautées, les brochettes de viande ou de légumes, les galettes qu’on ouvre en deux comme des pitas et qu’on remplit d’un œuf et d’une saucisse avec une feuille de salade, les patates frites en cubes, en rondelles ou cuites à l’étouffée qu’on assaisonne bien sûr d’une bonne dose de piment. Le stand du bouillon de légumes remporte un franc succès : on y choisit ses légumes et ses pâtes de riz qui sont ensuite plongés dans un bouillon épicé. Même succès pour la vendeuse de crêpes à la banane, frites et ensuite généreusement arrosées de lait concentré sucré. Mais, s’il en est un qui ne passe pas inaperçu, c’est le vendeur de « chou doufu », ce tofu fermenté et littéralement puant dont les Chinois raffolent et qui répand dans toute la rue une odeur pestilentielle à laquelle on finit quand même par s’habituer. A 1 heure du matin, après le départ du dernier des stands, celui des brochettes, le sol est jonché de déchets de toutes sortes : pelures de fruits, coquilles d’œufs, sachets en plastique, barquettes en polystyrène, baguettes,… qui auront comme par magie disparu le lendemain grâce à l’armée de balayeurs qui envahit les rues dès les premières lueurs du jour.

Tout au bout, il y a une école primaire, juste avant un coude à angle droit où l’espace se rétrécit pour ne plus laisser la place qu’à une seule voiture à la fois mais qui, bien entendu, est à double sens. C’est dire les embouteillages à l’heure de la sortie de l’école ! Voitures, vélos, scooters, triporteurs et piétons s’entassent dans un tohu-bohu indescriptible qui paralyse toute la circulation, y compris celle des piétons et parfois pendant un bon quart d’heure. Et tous ces enfants qui s’éparpillent comme une volée de moineaux colorés de jaune vif, orange, rose pétant, vert pomme ou bleu électrique en fonction de leur classe !

C’est ma rue et je l’aime telle qu’elle est, avec son bordel ambiant, sa crasse et ses odeurs. J’espère qu’elle restera toujours ainsi, avec ce cachet si particulier qui me rappelle qu’on est en Chine et nulle part ailleurs !

Kunming, 2006