Expédition vers une belle endormie, Huangyao

Sortir des sentiers battus se révèle parfois encore une vraie aventure.

J’ai entendu parler d’une vieille ville datant de la dynastie Ming et à l’écart de toutes les routes touristiques, appelée Huangyao, et me voilà partie à la recherche de ce petit joyau méconnu.

Première étape : interroger tous les contacts chinois pour en savoir un peu plus. Les gens s’étonnent de ce que je connaisse cet endroit qu’aucun guide ne mentionne, déjà un bon point. Tout le monde m’assure que c’est magnifique mais loin, très loin. Après tout, la distance m’importe peu, j’ai le temps et l’idée de m’enfoncer vraiment dans la Chine profonde pour découvrir un lieu que même peu de chinois connaissent m’excite au plus haut point.

Deuxième étape et pas la plus facile : savoir comment m’y rendre. On m’assure de partout qu’il y a un bus ou qu’au pire, je peux prendre un bus pour la ville la plus proche et changer là bas. A la gare routière, on me prétend qu’il n’y en a pas à Yangshuo et que le seul moyen de trouver un bus est de retourner à Guilin. La logique chinoise : Guilin est au Nord et Huangyao au Sud ! Ma logique à moi me dicte que le bus qui part de Guilin doit forcément traverser Yangshuo. Je retourne donc à la gare où on m’indique que, oui, le bus traverse bien Yangshuo mais ne s’arrête pas à la gare routière –ils auraient pu me le dire la fois précédente ! Moralité : en Chine, toujours poser les bonnes questions sinon pas d’informations complémentaires.

Il ne me reste donc plus qu’à trouver l’endroit où je pourrai faire du bus-stop.

Outre les gares officielles, il existe dans chaque ville et tout au long des routes, des endroits connus, mais non indiqués –ne cherchez pas le beau panneau indicateur coloré, il n’existe pas sauf dans la connaissance collective-, où les bus guettent les passagers qui montent tout au long du trajet. Là, je suis vraiment contente de parler chinois car sinon, je serais en galère. Il semblerait que ce soit vers la station essence… va pour une reconnaissance des lieux avant le départ du lendemain. Il y a effectivement des gens et des paquets qui attendent, signe indiscutable –surtout les paquets- que des bus longue distance passent par ici. Pour plus de sûreté, je me le fais confirmer par les employés de la pompe à essence : banco, j’ai trouvé le lieu magique. Quant aux horaires, ça, c’est beaucoup plus incertain… Nombreux, c’est tout ce que j’ai réussi à savoir. Pourvu que cela soit vrai !

Le lendemain matin, me voilà donc, mon sac à dos sur le trottoir, à m’user les yeux pour déchiffrer les caractères inscrits sur les bus avant qu’ils n’arrivent à ma hauteur, histoire d’avoir le temps de leur faire signe. Je me fais sérieusement dévisager par tous les habitants qui passent devant moi qui doivent se demander comment une étrangère se retrouve ainsi, seule, à attendre un hypothétique bus qui, ma foi, tarde à arriver. Et si, malgré ce qu’on m’a dit, il n’y en avait qu’un seul en fin d’après-midi ? Je me vois mal poireauter là toute la journée ! Patiente, je veux bien mais il y a des limites.

Heureusement, les caractères que j’ai mémorisés se profilent à l’horizon. Un grand merci silencieux à mon ange gardien et je grimpe dans un bus… qui n’est pas de toute première jeunesse. Le préposé aux tickets qui, dans chaque bus, s’occupe des passagers, me toise en louchant derrière ses lunettes. Oui, je vais bien à Hezhou, ça ne fait que trois fois que je le répète ! En haussant les épaules, il m’indique l’intérieur. Je lui montre mon sac à dos… non, il n’y a plus de place dans les coffres, il ira donc rejoindre les cartons et les sacs qui s’empilent déjà à l’entrée. J’ai de la chance, il reste deux places libres. La première me paraît plus confortable mais après essai, il s’avère que le dossier ne tient pas droit. Bon, tant pis, je me résigne à la place centrale sur la rangée du fond et là c’est le coussin qui n’est plus solidaire du dossier et a une tendance très nette à glisser vers l’avant. J’ai connu plus confortable et rassurant mais au moins je suis assise dans le bus qui va me faire remonter l’histoire de Chine !

A propos, mes recherches sur le net m’ont appris que Huangyao vient d’être inscrite cette année par le gouvernement sur la liste des « 50 sites qui méritent d’être visités par les touristes »(sic). Je vois déjà poindre l’autoroute et les marchands de soi-disant artisanat local. Alors, allons-y vite avant que il ne soit complètement dénaturé et vidé de son aspect authentique !

A la sortie de la ville, nouvel arrêt au hasard d’un carrefour : 3 nouveaux passagers… mais un seul siège. Deux d’entre eux ne vont que jusqu’à la prochaine ville, à 8km, ils peuvent bien rester debout. Nous les déposons et embarquons d’autres passagers et d’autres cartons ficelés, d’autres sacs qui commencent à former un monticule derrière le chauffeur dans l’espace qui a, très judicieusement, été prévu à cette effet mais se révèle quand même insuffisant la majorité du temps. Le préposé sort sa baguette magique, en l’occurrence de petits tabourets en plastique, qui ont certainement le même âge que le bus et viennent s’accumuler dans l’allée au rythme des gens qui attendent à la sortie d’un chemin de terre.

Les cahots succèdent aux cahots, les morceaux de route en réfection aux sections complètement défoncées. Solidement ancrée sur mes deux pieds, je résiste. Un œil sur le paysage magnifique mais malheureusement embrumé qui défile, l’autre rivé sur les morceaux du car qui menacent à tout instant de se désolidariser de l’ensemble.

Les attaches du porte-bagages sous lequel sont en général encastrés les haut-parleurs qui diffusent en permanence de la musique ou le son du film diffusé sur le téléviseur – enfin, pas le mien, ni téléviseur, ni haut-parleurs… Serait-il si vieux que ça ? – ont fini par céder sous l’effet de la rouille -de la rouille à l’intérieur ? Ca en dit long sur l’état extérieur et ce n’est pas fait pour me rassurer- et il vibre de façon impressionnante sur plus de la moitié de sa longueur. A quand la rupture finale ? Les fenêtres coulissantes aux joints épuisés, elles aussi, s’entrechoquent, produisant un fond sonore cliquetant qui couvrirait toute tentative de conversation. Le bruit est assourdissant. C’est sans doute pour cela que le bus est muet.

La conduite du chauffeur est exemplaire, calme et régulière, ce qui est rare. Malgré les cahots et le bruit ambiant, qui finalement isole du monde extérieur, je finis par somnoler. Réveillée par un arrêt dans station essence. A voir l’agitation qui prend tout d’un coup le car entier, je comprends : c’est l’arrêt pipi. Le chauffeur n’arrête pas le moteur, mauvais signe. Même pas le temps de fumer une clope. Et c’est reparti pour un tour. A vrai dire, je n’ai qu’une idée très approximative du temps de trajet, et l’ambiance du bus n’est pas à la conversation mais vu que cela fait à peu près deux heures que nous roulons, j’en déduis que nous sommes à peu près à mi-parcours.

Arrivée à Hezhou où je dois trouver un autre bus ; à ce stade, il me reste encore au moins deux heures de trajet. A peine débarquée, mon premier réflexe est d’aller au guichet. Pour manger quelque chose, on verra plus tard, je devrai probablement attendre. Les étrangers de passage ici doivent être vraiment rares, on me dévisage comme une extra-terrestre. Je lis sur les visages des expressions allant de l’incrédulité à l’envie de communiquer, un sourire, un hello auxquels je réponds avec plaisir. Les chinois sont très communicatifs et curieux et si par bonheur vous parlez quelques mots, vous êtes partis pour répondre à pas mal de questions. Vous venez d’où ? Vous voyagez ou vous travaillez en chine ? Vous aimez la chine ? Et la cuisine ? Vous savez manger avec des baguettes ? Vous pouvez manger pimenté ? Et où vous êtes allé ? Où avez-vous appris le chinois ? Oh, comme vous parlez bien ! Vous êtes très forte ! Engagez la conversation et c’et la chance qui vous sourit, je vais l’expérimenter encore aujourd’hui.

Une dame m’aborde en me demandant où je vais et me répond que les billets pour Huangyao ne se vendent pas ici. Aie, aie, ça se complique, d’autres errances en perspective. Mais non, une autre femme entre dans la conversation et me dit de la suivre, elle va m’aider. Elle m’emmène à l’arrière de la gare routière et après discussions en patois local avec les chauffeurs de petits bus me confie à l’un d’eux. Je m’installe, tous les sièges sont déjà pleins, je prends place sur les coffres situés à l’avant, juste derrière le conducteur, dos à la fenêtre, casant mes pieds et mon sac entre les poulets qui voyagent dans des cartons. Tentative inutile car le chauffeur fait descendre tous les passagers qui n’ont pas de place régulière et nous dit d’aller l’attendre après la sortie de la gare. Je suis le mouvement, à peine –mais un peu quand même- inquiète pour mes affaires qui sont restées à l’intérieur. Je comprends rapidement : le nombre de passagers est limité et vérifié à la sortie ; après le contrôle, les règles n’ont plus cours, les tabourets magiques ressortent du coffre et on remplit le bus tant qu’on peut.

C’est comme pour le code de la route. Les règles existent mais aucune ligne blanche n’a jamais arrêté un conducteur chinois, ni aucun virage ; on se croise parfois à trois, là où je prendrais mon mal en patience pendant des kilomètres. Mais fort heureusement la grande vitesse ne fait pas partie des maux de la circulation chinoise, il y en a d’autres et c’est déjà bien suffisant. C’est la loi du plus fort ou du plus rapide. Et notre chauffeur ne supporte visiblement pas d’être freiné par plus lent que lui. Dépassements aventureux dans les virages–après tout le klaxon doit bien servir à quelque chose-, tentatives suivies de coups de freins urgents, je ne m’ennuie pas ! Aucun véhicule ne résiste à la volonté de notre chauffeur, quitte à rapprocher dangereusement du ravin son bus bringuebalant et ses passagers qui tentent silencieusement de maintenir leur équilibre précaire. D’autant que la route se mue progressivement en route de montagne, étroite et sinueuse, bordée de caillasses d’un côté et d’une bande de plastique supportée par des piquets de l’autre. Aux traversées de villages, elle tiendrait plutôt du chemin de terre ou en graviers, si toutefois elle a jamais été goudronnée.

Je suis de près ce qui se passe entre le chauffeur et la préposée, le téléphone sonne régulièrement et quelques temps après, nous nous arrêtons pour déposer un sac en plastique dans un magasin, nous rencontrons une moto qui vient prendre livraison d’une pièce métallique, nous stoppons à un embranchement pour remettre un autre paquet à quelqu’un qui nous attend. Le bus fait aussi les petites livraisons qui viennent de la ville. Ce ne sont pas ces arrêts qui vont améliorer la moyenne horaire ! Voilà déjà deux heures et demi que nous roulons et personne ne descend, j’ai comme l’impression que la destination finale recule au fur et à mesure que nous avançons. Enfin une vraie bourgade, le car se vide à moitié.

Une jeune fille vient s’asseoir à côté de moi et entame la conversation dans un anglais très hésitant qu’elle abandonne aussitôt qu’elle comprend que je parle chinois.

Elle se présente comme guide à Huangyao, elle a 16 ans.

Des kilomètres plus loin, un village au milieu de nulle part, Lao Yanfang m’annonce qu’on descend ici. Elle me prend en charge d’autorité, m’amène dans un petit hôtel (le seul du coin ?). Les patrons me suggèrent de prendre une chambre au dernier étage, ils ont raison, la vue sur la vieille ville est splendide. Des toits noirs sur des façades blanches ou jaunes, quelques lanternes rouges de loin en loin qui trouent la brume qui rampe entre les pics karstiques qui cernent le village, pratiquement aucun signe de modernité pour dénaturer ce plongeon dans un passé immémorial.

Je dépose mes affaires et Lao Yanfang m’emmène aussitôt. Un petit tour de reconnaissance, puis direction sa maison. Je mangerai dans sa famille, pas question de discuter.

Huangyao vaut vraiment le détour (et quel détour !). La cité a été construite sous la dynatie Song, en 1036. Mais les habitations datent de la dynastie Ming (1368-1644) et il a quelques arbres remarquables, des banians, qui accusent plus de 500 ans ! La vieille ville n’est pas très grande mais extrêmement bien conservée et les touristes encore rares. Des pics tout autour et une rivière qui traverse le village, idyllique ! Quatre porches d’entrée marquent les quatre directions, munis d’autels aux divinités locales. Les rues sont pavées de gros blocs de pierre bleue qui luisent (et glissent) sous la pluie, les maisons en pisé sont recouvertes d’un enduit blanc qui s’écaille par endroits et de tuiles noires. Un seul étage en général et des lanternes défraîchies qui pendent des toits. La majorité d’entre elles sont encore habitées, quelques étals avec de rares objets mais aucun magasin pour touristes. Le ville semble un peu endormie, quelques rares personnes déambulent dans la rue, un paysan avec sa vache, une femme revenant de la cueillette des légumes du jour, quelques femmes à la lessive accroupies au lavoir…

Un vœu pieux : que le réveil de la belle au bois dormant ne soit pas trop brutal et qu’elle conserve longtemps cette magie d’un autre temps!

Bien que la visite ne prenne que deux ou trois heures maximum, je décide de passer une seconde nuit pour prendre le seul bus qui rentre directement à Guilin par la route principale et qui s’arrête à 8h du matin, histoire d’éviter le long trajet de l’aller. Je mange à nouveau chez Lao Yanfang, qui ne m’a guère lâchée, puis passe une partie de la soirée à discuter avec les patrons de l’hôtel et à leur montrer quelques photos de France. C’est si romantique, la France !

Le lendemain, on m’amène gentiment au coin de la rue où s’arrête le bus…. Enfin, où il est censé s’arrêter, car celui-ci passe en trombe devant moi sans s’arrêter. Un moment de panique ! L’après-midi, j’ai mon train pour Kunming et dans ce bled perdu, les bus sont rares. Comment faire ? Un jeune homme qui rentre à l’université est dans la même situation que moi et nous décidons de partager une voiture qui nous amènera à un embranchement de routes où nous pourrons héler un bus au passage. La chance est avec nous, à peine 5 minutes après que notre « taxi » nous ait déposé une trentaine de kilomètres plus loin, voilà un bus qui s’arrête et dont le préposé hurle à l’entour « Guilin, Guilin » et en plus, il est en parfait état ! Finalement, nous arrivons à Guilin et plus rapidement que prévu. Comme quoi, toute galère a sa solution et je dirais même mieux, la galère a cet avantage énorme de reléguer au loin les hordes de touristes qui ne manqueront pas un jour de transformer ce village séculaire en une foire à la bimbeloterie  !

Kunming 2009