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Expédition vers une belle endormie, Huangyao

Sortir des sentiers battus se révèle parfois encore une vraie aventure.

J’ai entendu parler d’une vieille ville datant de la dynastie Ming et à l’écart de toutes les routes touristiques, appelée Huangyao, et me voilà partie à la recherche de ce petit joyau méconnu.

Première étape : interroger tous les contacts chinois pour en savoir un peu plus. Les gens s’étonnent de ce que je connaisse cet endroit qu’aucun guide ne mentionne, déjà un bon point. Tout le monde m’assure que c’est magnifique mais loin, très loin. Après tout, la distance m’importe peu, j’ai le temps et l’idée de m’enfoncer vraiment dans la Chine profonde pour découvrir un lieu que même peu de chinois connaissent m’excite au plus haut point.

Deuxième étape et pas la plus facile : savoir comment m’y rendre. On m’assure de partout qu’il y a un bus ou qu’au pire, je peux prendre un bus pour la ville la plus proche et changer là bas. A la gare routière, on me prétend qu’il n’y en a pas à Yangshuo et que le seul moyen de trouver un bus est de retourner à Guilin. La logique chinoise : Guilin est au Nord et Huangyao au Sud ! Ma logique à moi me dicte que le bus qui part de Guilin doit forcément traverser Yangshuo. Je retourne donc à la gare où on m’indique que, oui, le bus traverse bien Yangshuo mais ne s’arrête pas à la gare routière –ils auraient pu me le dire la fois précédente ! Moralité : en Chine, toujours poser les bonnes questions sinon pas d’informations complémentaires.

Il ne me reste donc plus qu’à trouver l’endroit où je pourrai faire du bus-stop.

Outre les gares officielles, il existe dans chaque ville et tout au long des routes, des endroits connus, mais non indiqués –ne cherchez pas le beau panneau indicateur coloré, il n’existe pas sauf dans la connaissance collective-, où les bus guettent les passagers qui montent tout au long du trajet. Là, je suis vraiment contente de parler chinois car sinon, je serais en galère. Il semblerait que ce soit vers la station essence… va pour une reconnaissance des lieux avant le départ du lendemain. Il y a effectivement des gens et des paquets qui attendent, signe indiscutable –surtout les paquets- que des bus longue distance passent par ici. Pour plus de sûreté, je me le fais confirmer par les employés de la pompe à essence : banco, j’ai trouvé le lieu magique. Quant aux horaires, ça, c’est beaucoup plus incertain… Nombreux, c’est tout ce que j’ai réussi à savoir. Pourvu que cela soit vrai !

Le lendemain matin, me voilà donc, mon sac à dos sur le trottoir, à m’user les yeux pour déchiffrer les caractères inscrits sur les bus avant qu’ils n’arrivent à ma hauteur, histoire d’avoir le temps de leur faire signe. Je me fais sérieusement dévisager par tous les habitants qui passent devant moi qui doivent se demander comment une étrangère se retrouve ainsi, seule, à attendre un hypothétique bus qui, ma foi, tarde à arriver. Et si, malgré ce qu’on m’a dit, il n’y en avait qu’un seul en fin d’après-midi ? Je me vois mal poireauter là toute la journée ! Patiente, je veux bien mais il y a des limites.

Heureusement, les caractères que j’ai mémorisés se profilent à l’horizon. Un grand merci silencieux à mon ange gardien et je grimpe dans un bus… qui n’est pas de toute première jeunesse. Le préposé aux tickets qui, dans chaque bus, s’occupe des passagers, me toise en louchant derrière ses lunettes. Oui, je vais bien à Hezhou, ça ne fait que trois fois que je le répète ! En haussant les épaules, il m’indique l’intérieur. Je lui montre mon sac à dos… non, il n’y a plus de place dans les coffres, il ira donc rejoindre les cartons et les sacs qui s’empilent déjà à l’entrée. J’ai de la chance, il reste deux places libres. La première me paraît plus confortable mais après essai, il s’avère que le dossier ne tient pas droit. Bon, tant pis, je me résigne à la place centrale sur la rangée du fond et là c’est le coussin qui n’est plus solidaire du dossier et a une tendance très nette à glisser vers l’avant. J’ai connu plus confortable et rassurant mais au moins je suis assise dans le bus qui va me faire remonter l’histoire de Chine !

A propos, mes recherches sur le net m’ont appris que Huangyao vient d’être inscrite cette année par le gouvernement sur la liste des « 50 sites qui méritent d’être visités par les touristes »(sic). Je vois déjà poindre l’autoroute et les marchands de soi-disant artisanat local. Alors, allons-y vite avant que il ne soit complètement dénaturé et vidé de son aspect authentique !

A la sortie de la ville, nouvel arrêt au hasard d’un carrefour : 3 nouveaux passagers… mais un seul siège. Deux d’entre eux ne vont que jusqu’à la prochaine ville, à 8km, ils peuvent bien rester debout. Nous les déposons et embarquons d’autres passagers et d’autres cartons ficelés, d’autres sacs qui commencent à former un monticule derrière le chauffeur dans l’espace qui a, très judicieusement, été prévu à cette effet mais se révèle quand même insuffisant la majorité du temps. Le préposé sort sa baguette magique, en l’occurrence de petits tabourets en plastique, qui ont certainement le même âge que le bus et viennent s’accumuler dans l’allée au rythme des gens qui attendent à la sortie d’un chemin de terre.

Les cahots succèdent aux cahots, les morceaux de route en réfection aux sections complètement défoncées. Solidement ancrée sur mes deux pieds, je résiste. Un œil sur le paysage magnifique mais malheureusement embrumé qui défile, l’autre rivé sur les morceaux du car qui menacent à tout instant de se désolidariser de l’ensemble.

Les attaches du porte-bagages sous lequel sont en général encastrés les haut-parleurs qui diffusent en permanence de la musique ou le son du film diffusé sur le téléviseur – enfin, pas le mien, ni téléviseur, ni haut-parleurs… Serait-il si vieux que ça ? – ont fini par céder sous l’effet de la rouille -de la rouille à l’intérieur ? Ca en dit long sur l’état extérieur et ce n’est pas fait pour me rassurer- et il vibre de façon impressionnante sur plus de la moitié de sa longueur. A quand la rupture finale ? Les fenêtres coulissantes aux joints épuisés, elles aussi, s’entrechoquent, produisant un fond sonore cliquetant qui couvrirait toute tentative de conversation. Le bruit est assourdissant. C’est sans doute pour cela que le bus est muet.

La conduite du chauffeur est exemplaire, calme et régulière, ce qui est rare. Malgré les cahots et le bruit ambiant, qui finalement isole du monde extérieur, je finis par somnoler. Réveillée par un arrêt dans station essence. A voir l’agitation qui prend tout d’un coup le car entier, je comprends : c’est l’arrêt pipi. Le chauffeur n’arrête pas le moteur, mauvais signe. Même pas le temps de fumer une clope. Et c’est reparti pour un tour. A vrai dire, je n’ai qu’une idée très approximative du temps de trajet, et l’ambiance du bus n’est pas à la conversation mais vu que cela fait à peu près deux heures que nous roulons, j’en déduis que nous sommes à peu près à mi-parcours.

Arrivée à Hezhou où je dois trouver un autre bus ; à ce stade, il me reste encore au moins deux heures de trajet. A peine débarquée, mon premier réflexe est d’aller au guichet. Pour manger quelque chose, on verra plus tard, je devrai probablement attendre. Les étrangers de passage ici doivent être vraiment rares, on me dévisage comme une extra-terrestre. Je lis sur les visages des expressions allant de l’incrédulité à l’envie de communiquer, un sourire, un hello auxquels je réponds avec plaisir. Les chinois sont très communicatifs et curieux et si par bonheur vous parlez quelques mots, vous êtes partis pour répondre à pas mal de questions. Vous venez d’où ? Vous voyagez ou vous travaillez en chine ? Vous aimez la chine ? Et la cuisine ? Vous savez manger avec des baguettes ? Vous pouvez manger pimenté ? Et où vous êtes allé ? Où avez-vous appris le chinois ? Oh, comme vous parlez bien ! Vous êtes très forte ! Engagez la conversation et c’et la chance qui vous sourit, je vais l’expérimenter encore aujourd’hui.

Une dame m’aborde en me demandant où je vais et me répond que les billets pour Huangyao ne se vendent pas ici. Aie, aie, ça se complique, d’autres errances en perspective. Mais non, une autre femme entre dans la conversation et me dit de la suivre, elle va m’aider. Elle m’emmène à l’arrière de la gare routière et après discussions en patois local avec les chauffeurs de petits bus me confie à l’un d’eux. Je m’installe, tous les sièges sont déjà pleins, je prends place sur les coffres situés à l’avant, juste derrière le conducteur, dos à la fenêtre, casant mes pieds et mon sac entre les poulets qui voyagent dans des cartons. Tentative inutile car le chauffeur fait descendre tous les passagers qui n’ont pas de place régulière et nous dit d’aller l’attendre après la sortie de la gare. Je suis le mouvement, à peine –mais un peu quand même- inquiète pour mes affaires qui sont restées à l’intérieur. Je comprends rapidement : le nombre de passagers est limité et vérifié à la sortie ; après le contrôle, les règles n’ont plus cours, les tabourets magiques ressortent du coffre et on remplit le bus tant qu’on peut.

C’est comme pour le code de la route. Les règles existent mais aucune ligne blanche n’a jamais arrêté un conducteur chinois, ni aucun virage ; on se croise parfois à trois, là où je prendrais mon mal en patience pendant des kilomètres. Mais fort heureusement la grande vitesse ne fait pas partie des maux de la circulation chinoise, il y en a d’autres et c’est déjà bien suffisant. C’est la loi du plus fort ou du plus rapide. Et notre chauffeur ne supporte visiblement pas d’être freiné par plus lent que lui. Dépassements aventureux dans les virages–après tout le klaxon doit bien servir à quelque chose-, tentatives suivies de coups de freins urgents, je ne m’ennuie pas ! Aucun véhicule ne résiste à la volonté de notre chauffeur, quitte à rapprocher dangereusement du ravin son bus bringuebalant et ses passagers qui tentent silencieusement de maintenir leur équilibre précaire. D’autant que la route se mue progressivement en route de montagne, étroite et sinueuse, bordée de caillasses d’un côté et d’une bande de plastique supportée par des piquets de l’autre. Aux traversées de villages, elle tiendrait plutôt du chemin de terre ou en graviers, si toutefois elle a jamais été goudronnée.

Je suis de près ce qui se passe entre le chauffeur et la préposée, le téléphone sonne régulièrement et quelques temps après, nous nous arrêtons pour déposer un sac en plastique dans un magasin, nous rencontrons une moto qui vient prendre livraison d’une pièce métallique, nous stoppons à un embranchement pour remettre un autre paquet à quelqu’un qui nous attend. Le bus fait aussi les petites livraisons qui viennent de la ville. Ce ne sont pas ces arrêts qui vont améliorer la moyenne horaire ! Voilà déjà deux heures et demi que nous roulons et personne ne descend, j’ai comme l’impression que la destination finale recule au fur et à mesure que nous avançons. Enfin une vraie bourgade, le car se vide à moitié.

Une jeune fille vient s’asseoir à côté de moi et entame la conversation dans un anglais très hésitant qu’elle abandonne aussitôt qu’elle comprend que je parle chinois.

Elle se présente comme guide à Huangyao, elle a 16 ans.

Des kilomètres plus loin, un village au milieu de nulle part, Lao Yanfang m’annonce qu’on descend ici. Elle me prend en charge d’autorité, m’amène dans un petit hôtel (le seul du coin ?). Les patrons me suggèrent de prendre une chambre au dernier étage, ils ont raison, la vue sur la vieille ville est splendide. Des toits noirs sur des façades blanches ou jaunes, quelques lanternes rouges de loin en loin qui trouent la brume qui rampe entre les pics karstiques qui cernent le village, pratiquement aucun signe de modernité pour dénaturer ce plongeon dans un passé immémorial.

Je dépose mes affaires et Lao Yanfang m’emmène aussitôt. Un petit tour de reconnaissance, puis direction sa maison. Je mangerai dans sa famille, pas question de discuter.

Huangyao vaut vraiment le détour (et quel détour !). La cité a été construite sous la dynatie Song, en 1036. Mais les habitations datent de la dynastie Ming (1368-1644) et il a quelques arbres remarquables, des banians, qui accusent plus de 500 ans ! La vieille ville n’est pas très grande mais extrêmement bien conservée et les touristes encore rares. Des pics tout autour et une rivière qui traverse le village, idyllique ! Quatre porches d’entrée marquent les quatre directions, munis d’autels aux divinités locales. Les rues sont pavées de gros blocs de pierre bleue qui luisent (et glissent) sous la pluie, les maisons en pisé sont recouvertes d’un enduit blanc qui s’écaille par endroits et de tuiles noires. Un seul étage en général et des lanternes défraîchies qui pendent des toits. La majorité d’entre elles sont encore habitées, quelques étals avec de rares objets mais aucun magasin pour touristes. Le ville semble un peu endormie, quelques rares personnes déambulent dans la rue, un paysan avec sa vache, une femme revenant de la cueillette des légumes du jour, quelques femmes à la lessive accroupies au lavoir…

Un vœu pieux : que le réveil de la belle au bois dormant ne soit pas trop brutal et qu’elle conserve longtemps cette magie d’un autre temps!

Bien que la visite ne prenne que deux ou trois heures maximum, je décide de passer une seconde nuit pour prendre le seul bus qui rentre directement à Guilin par la route principale et qui s’arrête à 8h du matin, histoire d’éviter le long trajet de l’aller. Je mange à nouveau chez Lao Yanfang, qui ne m’a guère lâchée, puis passe une partie de la soirée à discuter avec les patrons de l’hôtel et à leur montrer quelques photos de France. C’est si romantique, la France !

Le lendemain, on m’amène gentiment au coin de la rue où s’arrête le bus…. Enfin, où il est censé s’arrêter, car celui-ci passe en trombe devant moi sans s’arrêter. Un moment de panique ! L’après-midi, j’ai mon train pour Kunming et dans ce bled perdu, les bus sont rares. Comment faire ? Un jeune homme qui rentre à l’université est dans la même situation que moi et nous décidons de partager une voiture qui nous amènera à un embranchement de routes où nous pourrons héler un bus au passage. La chance est avec nous, à peine 5 minutes après que notre « taxi » nous ait déposé une trentaine de kilomètres plus loin, voilà un bus qui s’arrête et dont le préposé hurle à l’entour « Guilin, Guilin » et en plus, il est en parfait état ! Finalement, nous arrivons à Guilin et plus rapidement que prévu. Comme quoi, toute galère a sa solution et je dirais même mieux, la galère a cet avantage énorme de reléguer au loin les hordes de touristes qui ne manqueront pas un jour de transformer ce village séculaire en une foire à la bimbeloterie  !

Kunming 2009

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Pêche locale Miao

Un repas de fête chinois comporte obligatoirement du poisson or aujourd’hui c’est jour de fête. Mon amie Liu Jie m’annonce que nous allons chercher du poisson. Fort bien, mais bien que je vienne à peine d’arriver, je reste sceptique quant à la possibilité de trouver une poissonnerie dans ce village si pauvre où de nombreuses familles subviennent visiblement à peine à leur propre subsistance. Je n’imagine pas plus la famille entière aller se planter avec des cannes à pêche au bord du torrent qui coule à un bon kilomètre d’ici…

Nous partons, les mains vides, rejoindre le père et le frère de Liu Jie qui y sont déjà. Où donc ? Un attroupement s’est formé autour d’une de ces parcelles inondées attendant d’être mises en culture qui bordent la route. La moitié du village s’est déjà rassemblée, scrutant la surface et les bulles qui s’échappent de l’eau lourde et boueuse, avec force commentaires en langue locale.

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C’est donc là que se trouve la pisciculture familiale, dans les futurs champs de riz. L’ambiance est bon enfant, c’est l’attraction de la journée et cela ressemble à un jeu. Après une discussion animée, deux hommes au sourire malicieux commencent à rouler leur pantalon bien au-dessus du genou et à tirer sur leur caleçon long. Ils remontent les manches de leurs vestes rapiécées et pendant qu’ils enlèvent leurs tennis en toile dont l’espérance de vie a été prolongée jusqu’à la décrépitude totale, on leur amène deux paniers tressés sans fond. Ils pénètrent dans la rizière sous les encouragements et les exclamations bruyantes du public. Je ne comprends pas un traître mot de la langue locale mais ces deux-là semblent être des vedettes de la pêche en rizière.

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Extirpant à chaque pas leurs pieds de la vase argileuse, ils se déplacent dans le bassin à la recherche des bulles puis abattent d’un coup sec la nasse dans l’eau. La maintenant d’une main sur le fond, ils en fouillent l’intérieur à la recherche d’un poisson piégé. Chaque trouvaille est saluée comme il se doit par les spectateurs enthousiastes, même le vieux tireur de pipe impassible se laisse gagner par l’excitation du jeu. Une rivalité amicale lie nos deux fouilleurs de vase, ils accélèrent le rythme pour attraper plus de poissons que leur complice, ne les ramènent plus au bord mais les lancent vers les spectateurs.

Tout le monde s’amuse comme des enfants. Et bientôt ce sont quatorze poissons qui tournent en rond dans un seau, une belle prise ! Les pêcheurs, fatigués mais heureux et félicités, se dirigent enfin vers le bord, la récréation est terminée. Pendant que chacun retourne nonchalamment à ses occupations, nous remontons à la maison préparer une partie de cette pêche pour le repas. Il est pas frais, mon poisson ? Liangtiancun, avril 2009

 

 

 

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Nouvel an a maidicun

Maidicun se situe dans la province du Yunnan, à une heure de route de Quqing, deuxième ville de la province et à une dizaine de kilomètres de l’autoroute. C’est un village parmi d’autres dans la campagne, sans rien de particulier, où le seul progrès qui semble l’avoir atteint depuis des décennies est l’arrivée de l’électricité et par conséquence, de quelques paraboles de télévision. Ici, il faut toujours aller chercher l’eau au puits boueux, la palanche sur l’épaule ; ici, on emmène toujours le buffle familial pour travailler aux champs ; ici, on se serre toujours autour du brasero, seul moyen de chauffage et de cuisine, pour oublier le froid qui pénètre partout.

Mon amie, Linda, qui habite et travaille à Kunming, m’a invitée à y rejoindre sa famille pour le festival de Printemps. C’est mon premier Nouvel An chinois et je suis particulièrement heureuse de le vivre dans un contexte totalement authentique. Depuis quelques jours, j’ai vu la ville se vider petit à petit de ses habitants, magasins et restaurants fermer leurs portes pour les congés traditionnels. Les bus sont presque vides, la circulation fluide et la ville ressemble de plus en plus à une cité fantôme, vidée de sa substance. Nous arrivons, la voiture chargée de produits de la ville et de cadeaux utiles -gâteaux secs, bouteilles d’huile, sucre,…- qui seront distribués à tous, parents et relations. Au bourg, qui rassemble les activités économiques de la dizaine de villages alentour, se tient un marché exceptionnel où on vend et achète les dernières marchandises indispensables à la célébration de la fête : les étals à même le sol de fruits et de légumes succèdent aux vêtements neufs, cadeaux traditionnels pour les enfants et les adultes. On y trouve aussi, bien sûr, les feux d’artifice dont les chinois sont très friands et toute la gamme de banderoles, de sentences et d’effigies aux caractères de couleur or sur fond rouge, couleur du bonheur, qui attireront les bonnes grâces du Ciel sur la maison pour l’année à venir.

En ce dernier jour de l’année lunaire, nous visitons parents et amis pour leur souhaiter une bonne fin d’année. Dans chaque maison, le même cérémonial se répète à l’infini : il faut boire le thé et manger quelque chose. La grande friandise du Nouvel An, ce sont les babas, sortes de crêpes frites à base de fleur de riz fourrés de graines de millet ou de haricots rouges. Mon amie – dont les moyens financiers sont sans rapport avec ceux du village – offre à chaque enfant, selon la coutume, un billet de 50 ou 1OO yuan dans une enveloppe rouge, le yasuiqian, littéralement « l’argent qui fait pression sur l’âge », pour qu’ils ne grandissent pas trop vite. Ce ne sont alors que palabres et argumentation acharnée, qui font partie du cérémonial, pour les faire accepter et pour refuser l’argent que ces pauvres gens veulent donner à sa fille. Nous finissons toujours par repartir avec quelque chose dans le ventre ou sous le bras. A la fin de la tournée – qui nous a bien pris la moitié de la journée – nous rentrons à la maison, chargées de gâteaux tout chauds, de légumes, d’une épaule de porc et de 3 énormes poules.

L’étape suivante avant le réveillon consiste à décorer la maison. Chaque veille du Nouvel An, on remplace les sentences parallèles qui encadrent les portes et qui souhaitent chance, bonheur et prospérité aux personnes et aux animaux qui habitent la maison. On colle sur les portes de petits papiers portant le caractère fu (bonheur), parfois à l’envers pour l’inviter à se présenter rapidement, et de nouvelles effigies des génies guerriers qui protègeront des mauvais esprits et des fantômes, en rajoutant même par mesure de sécurité, un miroir dans lesquels ceux-ci se reflèteront : à la vue de leur horrible apparence, ils s’enfuiront effrayés ! Pour s’attirer les bonnes grâces des génies protecteurs, on va alors se prosterner et brûler de l’encens aux différents endroits de la maison où ils résident, devant l’autel des ancêtres tout d’abord puis devant le foyer de la cuisine, quand il y en a une, et enfin devant la porte d’entrée. Ainsi, on s’assure d’une attention bienveillante de leur part.

A Maidicun, pas de banquet interminable aux plats longuement élaborés. Le repas qui célèbre l’arrivée du printemps est simple, à peine amélioré, mais il contient tous les mets qui symboliquement influenceront l’année qui vient. En jouant sur l’homophonie des caractères yu (poisson) et yu (supplément), le poisson apportera donc un surplus de bien-être pour toute la famille. On mange donc du poisson, et un poulet entier qui symbolise la richesse. Les oignons (cong) rendront plus intelligents (congming) ! Quelques légumes, du tofu et du riz, qui constituent la base alimentaire quotidienne, complètent le repas.
Les quantités sont importantes car le lendemain, les femmes ne cuisineront pas. Une ancienne coutume voudrait que le premier jour de l’année, ce soit les hommes qui préparent les repas mais celle-ci n’est guère appliquée, nombre d’entre eux avouent d’ailleurs, avec un rire embarrassé, ne pas savoir cuisiner.
Une autre coutume, particulière à Maidicun et aux villages environnants, veut que les repas qui célèbrent la nouvelle année soient pris sur un tapis d’aiguilles de pins. Outre le symbolisme des aiguilles dont l’éternelle verdeur rappelle le printemps, il semble que l’origine de cette tradition soit à rechercher dans l’histoire de la commune. On m’a rapporté une vieille histoire : les villageois, oppressés par un despote local,décident de le tuer ainsi que toute sa famille la veille de la fête du Printemps, sans doute afin de conjurer le sort avant le début d’une année nouvelle. Les villageois auraient alors été chercher des aiguilles de pin dans la colline afin de cacher le sang répandu par les meurtres. On raconte d’ailleurs encore où ont été enterrés les cadavres.

Mais avant de se mettre « à table », il est une autre tradition à laquelle personne ne déroge. Avant tous les repas, pendant 2 jours, devant chaque maison, ce sont des feux croisés de pétards, qui doivent effrayer les démons. Une anecdote révélatrice de l’importance de pétards : le lendemain, en l’absence du père de famille qui se charge habituellement de cette tâche, nous avions oublié ces fameux pétards. Quand nous nous en sommes aperçus, au milieu du repas, le mari de mon amie a vite corrigé cet oubli car les voisins auraient pu penser que nous ne mangions pas et donc, venir apporter de la nourriture !
Les ancêtres ne sont pas oubliés dans cette célébration du printemps, ils participent symboliquement au repas. Des bols sont disposés à leur intention, contenant une part de tous les plats, dans lesquels ensuite on brûlera du papier monnaie spécialement destiné à cet effet. Le chef de famille, alors, appellera nominalement les ancêtres, les invitant à manger et à boire, leur souhaitant une bonne année à venir et répandra le contenu des bols sur le sol devant la maison en les retournant par-dessus le bras, geste particulièrement dédicacé aux morts.
Le repas de vivants et des morts terminé, on ressort pour discuter entre amis, on rend visite aux voisins, en échangeant des douceurs dont les enfants font provisions et qui symbolisent la douceur de vivre, on brûle encore feux d’artifice et pétards dont on entendra les rafales jusque tard dans la nuit.
A la fin des festivités, la maison est sale, très sale ! L’habitude des chinois est de tout jeter par terre, os et autres restes du repas, cigarettes, papiers, enveloppes de graines qu’ils aiment manger à toute heure,…et en ce jour du Nouvel An, personne ne se gêne, bien au contraire. La maison est sale et le restera pendant 24 heures pour permettre à l’or et à l’argent de s’accumuler pendant le premier jour de l’année.

Le lendemain, premier jour de l’année nouvelle, est jour d’amusement et de détente pour tout le monde. Deux jeux ont été spécialement construits pour les fêtes du Printemps : une balançoire, montée sur d’énormes troncs et retenue par une lanière faite en peau de buffle, et un tourniquet, un tronc long de 5-6 mètres équilibrée sur une longue bûche qui lui sert de pivot et installé à proximité d’une dénivellation du terrain afin qu’on puisse y prendre son élan. Les hommes ont passé plusieurs jours à les construire mais ils ne resteront que le temps de la fête. Cet endroit devient pour quelques jours le véritable centre du village, hommes, femmes et enfants s’y retrouvent, échangeant commentaires et badinages, chacun à son tour s’essayant au jeu, grignotant et fumant. Aujourd’hui, chacun y arrive, habillé de neuf, et c’est une fête pour les yeux de voir tous ces enfants, tous bien apprêtés, le sourire jusqu’aux oreilles dans leurs beaux habits !
Le soir venu, on sort le majiang (majong) ou on rend visite aux amis. La tradition veut que ce jour-là, les femmes mariées n’aient pas le droit de se rendre dans une autre maison, seuls les hommes iront donc chez leurs voisins.

Le matin du deuxième jour de l’année, du village, partant dans toutes les directions vers les collines environnantes, les familles se rendent sur les tombes des ancêtres. Si le village possède bien un petit cimetière, il n’est pas rare de croiser au détour d’un chemin, une tombe bâtie là selon le désir du mort. En effet, avant la rationalisation nécessaire des lieux d’enterrement, chacun pouvait décider de l’endroit de son repos éternel et les descendants se faisaient un devoir de respecter ces dernières volontés. Chacun part donc, le panier sur le dos, contenant tous les éléments indispensables à la célébration du rituel : nourriture, alcool, encens, pétards. On offrira à manger et à boire à tous les parents morts, et encore une fois, on brûlera force pétards. L’atmosphère est un mélange de recueillement et de convivialité ; le rituel, offrandes et prosternations, accompli, on discute au milieu des tombes sans cette solennité qui chez nous accompagne souvent le souvenir des disparus. Ici, ceux-ci font simplement partie de la vie. Ce sont, bien entendu, les fils qui sont dépositaires du culte des ancêtres, les filles mariées se joindront à leur mari pour honorer les ascendants de celui-ci.
Dans l’après-midi, le frère, ou en l’absence de frère, un autre membre masculin de la famille, se rend chez les sœurs mariées afin de les inviter à revenir dans la maison familiale partager la suite des festivités, puisque, rappelons-le, la veille il leur était impossible de se rendre dans une autre demeure que la leur. C’est aussi le moment où, après les fêtes familiales, les voisins s’invitent mutuellement à partager les repas.

Si l’accélération de la vie à l’époque actuelle fait que les célébrations de la fête du Printemps se résument souvent en ville à 3 jours de congé, à la campagne, c’est toute une semaine qui se vit au ralenti, semaine de détente, d’amusement, de convivialité et d’échanges renforcés qui soudent la communauté à l’aube de la Nouvelle Année.

Pour terminer par une petite touche personnelle, j’ai vécu un moment magique, immergée dans la vraie culture chinoise, accueillie et fêtée avec chaleur et gentillesse, entourée de tous les soins et de sourires permanents. Pour vivre pleinement le Nouvel An chinois, qui correspond à Noël dans notre culture, il faut le vivre en famille, c’est une expérience inoubliable !

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Medecin de campagne

Monsieur Zeng est un homme d’une bonne trentaine d’années. Après quelques années passées dans l’armée, il a suivi trois ans de cours pour devenir médecin et a ouvert sa clinique dans le bourg voisin de son village natal. En fait de clinique, il s’agit plutôt d’une boutique où il consulte, vend des médicaments et administre des piqûres qui sont le lot courant de tous les malades chinois.
Sa boutique est, comme toutes les boutiques chinoises, continuellement ouverte aux quatre vents, même par ces temps de grand froid. Deux larges portes en fer, originellement de couleur bordeaux, que l’on ne referme que quand il est l’heure d’aller dormir, donnent accès à une grande pièce aux murs miteux d’un blanc passé et au sol en béton. Un canapé et quelques tabourets à ras du sol pour les patients qui attendent leur tour, un comptoir derrière lequel officient sa femme et sa mère pour la préparation des prescriptions, des étagères sur lesquelles s’entassent quelques dizaines de boîtes et de flacons dans un désordre apparemment organisé, un grand meuble à tiroir pour les plantes et une petite table, l’aménagement se veut pratique sans aucune concession à l’esthétique.
La porte arrière donne sur un logement spartiate : une petite pièce garnie d’un canapé en bois laqué que les coussins rendent à peine confortable et d’une table sur tréteaux que l’on installe pour les repas, une chambre minuscule où dorment le couple et leur fils sur des banquettes de planches mal ajustées munies d’un matelas de deux doigts d’épaisseur et d’une moustiquaire, mais pourvue d’un ordinateur dernier cri. La salle de bains se résume à un wc à la turque au-dessus duquel pend une douche de fortune, fermée par un rideau, sous un auvent qui sert également de cuisine.

En cette période qui précède le Nouvel An, les malades sont nombreux et patients. Jeunes et vieux, tous viennent en urgence afin d’être débarrassés de leur maux avant le passage fatidique. C’est qu’il ne faudrait pas emmener la maladie avec soi dans la nouvelle année qui se profile.

Monsieur Zeng, assis en pantoufles et avec sa doudoune, consulte une vieille femme, juste à côté d’une mère qui tient un enfant dans ses bras. Une main sur une bouillotte et l’autre sur le poignet de la vieille femme, une cigarette au coin des lèvres, il prend les pouls chinois, sort son stéthoscope de sa boîte et le glisse sous les nombreuses couches de vêtements, puis pose quelques questions qui suscitent de nombreux commentaires dans l’assistance. Le secret médical, ici, est une affaire de village. Enfin, concentré et indifférent à la conversation générale qui vient de s’engager, il griffonne la prescription qu’il confie à sa femme. Celle-ci prépare de petits papiers dans les lesquels elle dépose différentes pilules et qu’elle referme précautionneusement, un papier par jour et le nombre exact de médicaments nécessaires, comme ça pas de soucis de prescription mal comprise. Puis elle emmène la dame dans le salon-salle à manger-salle de soins pour lui administrer la piqûre salvatrice tandis que la jeune mère s’assied sur le tabouret en face de monsieur Zeng et se lance dans des explications passionnées sur son enfant.

Monsieur Zeng a visiblement conquis la confiance des villageois, son affaire est prospère. La salle ne désemplit pas du matin au soir tandis que la clinique voisine reste désespérément vide. Peut-être son propriétaire n’a-t-il pas fait d’études, ce qui est une possibilité tout à fait envisageable.

Après le Nouvel An, monsieur Zeng fermera boutique pour quelques jours, pour un repos bien mérité qui n’arrive que rarement car il n’est question ni de dimanche ni de jours fériés sauf exceptionnellement.

Ainsi va la vie d’un médecin de la campagne chinoise, au service de ses patients souvent trop pauvres pour se rendre à l’hôpital où les soins peuvent endetter une famille sur plusieurs années.

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Les Miao

Les miao, dont la population se monte à environ 9 millions d’âmes, forment la 4ème ethnie minoritaire chinoise. ils se répartissent sur plusieurs provinces du sud-ouest de la chine dont principalement dans le guizhou (50%), le yunnan et le guangxi. c’est un peuple de montagnes qu’ils ont sculptées en terrasses pour y planter riz glutineux, céréales, maïs et légumes. le caractère qui les représente, 苗, combine les racines de l’herbe艹 et du champ de riz 田 et les désigne depuis l’antiquité comme un peuple de cultivateurs. leur animal fétiche est d’ailleurs le buffle d’eau, auquel ils vouent un véritable culte et dont il n’est pas rare de trouver une effigie à l’entrée du village. selon la légende, l’ancêtre des miao lui-même serait un buffle….

les annales chinoises attestent la présence de leurs ancêtres dans le bassin moyen du fleuve jaune (huang he) 4000 à 5000 ans avant jc. repoussés par les guerres contre les han, ils ont peu à peu immigré vers le sud et le guizhou, tardivement colonisé par les chinois, fut longtemps le sanctuaire de leur culture. lors de cet exode qui s’étale sur des siècles, les miao se sont divisés en de petites communautés relativement isolées, ce qui explique la grande diversité de langues et de coutumes qui caractérisent ce peuple. de grandes révoltes contre le pouvoir central émaillent leur histoire et certaines d’entre elles, dont la révolte des taiping au 19ème siècle, ont poussé les miao vers le laos, le vietnam et même jusqu’en thaïlande où ils sont connus sous le nom de hmong.
du fait de leur habitat de montagne où les forêts sont abondantes, les miao construisent leurs maisons en bois. traditionnellement, le rez-de-chaussée est dévolu au rangement des outils agricoles et à l’élevage familial de cochons, de poulets et parfois de vaches, le premier étage sert d’habitation à la famille et les récoltes de riz, conservé en gerbes pour le défendre des attaques des insectes, sont entreposées sous le toit construit en planchettes de sapin ou en ardoise.

les miao ont de tout temps résisté à l’assimilation par la culture chinoise, favorisés en cela par leur éloignement et même mao zedong a dû renoncer à leur faire quitter leur tenue traditionnelle au profit du fameux costume mao. pour ce peuple sans écriture, les broderies qui ornent principalement les costumes des femmes sont le témoignage de leur histoire et de leur culture. cet art du tissu, broderies et batiks, est reconnu depuis des millénaires puisque dès avant notre ère, des textes font déjà état de tissus dans les échanges commerciaux entre miao et han. les femmes fabriquent elles-mêmes leurs habits à partir de coton qu’elles teignent à l’indigo pour leur donner une couleur foncée, bleue, noire ou même marron en rajoutant du sang de bœuf à l’indigo. le tissu est ensuite martelé au maillet, ce qui lui confère un aspect satiné et le rend plus résistant. broderies et rubans rehaussent les costumes qui sont différents d’un village à l’autre. la variété extraordinaire de motifs et des points employés donne la mesure de la richesse de leur art.

les miao sont naturellement des gens optimistes et gais, ils aiment rire, chanter, boire et faire la fête. le guizhou est d’ailleurs surnommé le « pays des cent fêtes » tant les fêtes miao sont nombreuses, nouvel an, fête des sœurs, fête des moissons, celle des bateaux dragons, festival de lusheng, concours de chant… a ces occasions, les femmes sortent leurs tenues de fête et se parent de kilos de bijoux d’argent, diadèmes, torques, colliers, boucles d’oreilles, bracelets… transmis de mère en fille.

malgré la richesse de leur culture, la plupart des villages miao sont encore dans une économie de subsistance et nombreux sont ceux qui sont encore à la limite de l’autosuffisance alimentaire. ce faible niveau de vie entraîne de nombreux jeunes miao vers les villes pour y trouver du travail, avec pour conséquence une disparition progressive des connaissances ancestrales, notamment des chants traditionnels et des techniques pourtant reconnues de l’orfèvrerie et de la broderie. ce qui sauvera peut-être la culture miao de l’oubli, ce sont paradoxalement les touristes, de plus en plus nombreux, qui portent une attention croissante à cultures authentiques et qui sont avides de découvrir les fêtes traditionnelles hautes en couleurs.

L’odeur du chou dofu et le son du erhu

Dans ma rue, il n’y a ni cinglés du jogging, ni amoureux du lèche-vitrine mais on y trouve tout ce qui rend une rue chinoise si typique. La rue est un espace de vie à part entière, on y mange –beaucoup, c’est sans aucun doute l’activité préférée de tous les Chinois-, on y travaille, on y joue aux cartes, on y vend et achète, on y dort parfois, bref on y vit.

Dès les premières heures du matin, les marchands ambulants investissent l’espace normalement réservé aux voitures et emplissent le quartier d’une vie qui nous manque lorsque, régulièrement, les autorités viennent faire le vide pendant 2 ou 3 jours. Heureusement, ça ne dure jamais bien longtemps et dès l’alerte passée, on voit petit à petit revenir ces échoppes de rue, ces petits métiers qui permettent de survivre.
Il y a le réparateur de bicyclette qui fait aussi le cordonnier, installé au coin de la grande avenue avec son attirail et ses petits tabourets à ras le sol qui accueillent souvent les policiers de faction dans la rue. Il y a le couturier qui installe sa machine à coudre, modèle 1950, juste devant la porte de son immeuble et qui pour 2 ou 3 yuans remplace une fermeture éclair, fait un ourlet ou rétrécit une ceinture. Il y a aussi ces marchands sur leur triporteur à vélo chargé de fruits de saison et ceux dont les paniers regorgent de fleurs. Et ces paysannes venues de la campagne toute proche qui tirent un panier à roulettes rempli de légumes à peine arrachés du jardin potager : 3 kilos de carottes, 2 de courgettes ou d’aubergines, quelques oignons et surtout cette variété incroyable de légumes verts dont je serais bien en peine de vous donner les noms.
Un peu plus loin, installé sur sa chaise à l’abri de la pluie et du soleil, le préposé au parking, avec sa tunique et sa casquette jaunes repérables de loin, passe sa journée à surveiller les places dont il a la charge et ne se lève que pour aller réclamer leur dû aux voitures qui trouvent encore une place de parking le long d’un trottoir déjà bien encombré. Il partage son espace avec de vieilles femmes issues des minorités ethniques qui étalent leurs broderies artisanales sur un morceau de plastique à même le sol et qui, alors même qu’elles vous voient passer plusieurs fois par jour, ne se lassent pas de vous interpeller. Comme le vendeur de miel qui promène d’un bout à l’autre de la rue et qui, chaque jour depuis plusieurs mois, m’aborde pour me vendre son miel trafiqué, à qui je n’achèterai jamais mais à qui j’offre parfois une cigarette, histoire de le récompenser pour sa persévérance sans faille ou de m’en débarrasser plus rapidement, je ne sais plus. C’en est presque devenu un jeu entre lui et moi.
Il y a ces pauvres gens qui vivent dans la rue sur leur carriole avec femmes et enfants, un morceau de carton bien en évidence annonçant qu’ils récupèrent tout ce vous voulez jeter : journaux, bouteilles en plastique, vieux meubles, emballages, vêtements usagés et dieu sait quoi encore.
Mon préféré de tous ces occupants journaliers du trottoir est sans conteste ce vieux monsieur digne et souriant, à la tête de lettré chinois d’un autre siècle, qui s’installe par terre et joue du Erhu, le violon chinois à 3 cordes. Sa musique est douce et harmonieuse, son sourire franc et engageant mais je n’ai jamais osé le déranger tant il semble investi par sa musique.
Et puis, surtout, il y a tous ces marchands de « xiaoche », ces coupe-faim à 2 ou 3 yuans qui me font régulièrement un repas vite pris et pas cher. Les petits pains cuits sur la tôle fourrés à la viande cuite dans un pot de terre et à la coriandre, les raviolis dans un bouillon aux algues et aux minuscules crevettes, les nouilles sautées, les brochettes de viande ou de légumes, les galettes qu’on ouvre en deux comme des pitas et qu’on remplit d’un œuf et d’une saucisse avec une feuille de salade, les patates frites en cubes, en rondelles ou cuites à l’étouffée qu’on assaisonne bien sûr d’une bonne dose de piment. Le stand du bouillon de légumes remporte un franc succès : on y choisit ses légumes et ses pâtes de riz qui sont ensuite plongés dans un bouillon épicé. Même succès pour la vendeuse de crêpes à la banane, frites et ensuite généreusement arrosées de lait concentré sucré. Mais, s’il en est un qui ne passe pas inaperçu, c’est le vendeur de « chou doufu », ce tofu fermenté et littéralement puant dont les Chinois raffolent et qui répand dans toute la rue une odeur pestilentielle à laquelle on finit quand même par s’habituer. A 1 heure du matin, après le départ du dernier des stands, celui des brochettes, le sol est jonché de déchets de toutes sortes : pelures de fruits, coquilles d’œufs, sachets en plastique, barquettes en polystyrène, baguettes,… qui auront comme par magie disparu le lendemain grâce à l’armée de balayeurs qui envahit les rues dès les premières lueurs du jour.

Tout au bout, il y a une école primaire, juste avant un coude à angle droit où l’espace se rétrécit pour ne plus laisser la place qu’à une seule voiture à la fois mais qui, bien entendu, est à double sens. C’est dire les embouteillages à l’heure de la sortie de l’école ! Voitures, vélos, scooters, triporteurs et piétons s’entassent dans un tohu-bohu indescriptible qui paralyse toute la circulation, y compris celle des piétons et parfois pendant un bon quart d’heure. Et tous ces enfants qui s’éparpillent comme une volée de moineaux colorés de jaune vif, orange, rose pétant, vert pomme ou bleu électrique en fonction de leur classe !

C’est ma rue et je l’aime telle qu’elle est, avec son bordel ambiant, sa crasse et ses odeurs. J’espère qu’elle restera toujours ainsi, avec ce cachet si particulier qui me rappelle qu’on est en Chine et nulle part ailleurs !

Kunming, 2006